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Affichage des articles du avril, 2012

Un papa monstre

— Justine! Qu'est-ce que tu fous? On doit partir sur-le-champ... Elle le fait exprès. C'est chaque fois la même chose. Il faut toujours que je lui crie après. La petite ne comprend rien. Elle doit être là, elle le sait pourtant. Sinon, tout seul, la poisse me colle au popotin. Et les bêtes me fuient. Peut-être en a-t-elle assez. Pour une gamine de huit ans, qui a récemment perdu sa mère, je lui en demande peut-être trop. Mais si elle ne vient pas, c'est la famine assurée! Elle a peut-être peur. Marcher en forêt la nuit, avec tous ces bruits, ces odeurs. Surtout cette forêt où de curieuses bêtes y vivent. Pourtant, elle ne court aucun danger, elle n'a qu'à me suivre en marchant dans mes pas. Elle n'a qu'à être elle-même...  — Justine, ma grande, sort de ton trou. Viens, papa a besoin de toi, pitchounette... — Ce n'est pas vrai, crie une toute petite voix perdue dans le grenier. Ah... C'est là qu'elle se terre, la démone! Une chance que notre maison d…

Qu'est-ce que je suis?

Qu'est-ce que je suis? Une roche? Un morceau de béton? Un trottoir? Je suis dur, mais dur... Tous ces gens qui s'affalent devant moi, le corps troué, les membres arrachés, les yeux révulsés. Et ces cris... Des femmes hurlent à s'en sortir les intestins! Et moi, je ne fais que marcher parmi eux, d'un pas lent, trop lent; cette scène qui se joue autour de moi me semble si irréelle. Des femmes aux visages désespérés agrippent mes bras, tirent sur ma veste, me supplient dans une langue qui n'est pas la mienne. Certaines transportent sur leur dos, des corps d'enfants ensanglantés. Des hommes courent dans les rues, le visage marqué au fer de la peur, ils vont se terrer dans les restes de leurs maisons. D'autres hommes armés de mitraillettes tirent sur tout ce qui bouge. Ils avancent en maîtres, ils écrasent l'ennemi. Ils agissent au nom de leur Dieu. Mystérieusement, ils passent devant moi sans me voir. Un nuage de poussière les suit et m'enveloppe. J'…

Le mouvement...

Le mouvement... 
Il faut que je m'habitue au mouvement intérieur, celui qui consiste à une forme de déplacement d'attention. Juste avant de bouger (d'écrire), c'est comme si je me trouvais sur le bord d'un précipice et que je me retenais pour ne pas sauter dans le vide. C'est toujours comme ça que je me sens juste avant une séance d'écriture. Déplacer mon attention vers cette partie de moi qui crée, lui accorder tout l'espace et lui faire confiance. Pratiquer ce mouvement d'abandon, de lâcher-prise. Celui de sauter dans le vide. Me redire sans cesse que ce plongeon est bénéfique dans ma vie. Arrêter d'attendre après les autres pour exécuter le mouvement, ce déplacement...
Le mouvement...
Celui de tendre la main à un enfant malade. Celui de se déplacer pour laisser une vieille femme passer. Celui d'une femme follement amoureuse qui court vers son mari qui revient de la guerre.
Le mouvement...
Ne rien dire, ne rien faire, attendre, respirer, ressenti…

Il y a des mots...

Il y a des mots pour brûler, des mots pour caresser, des mots pour tuer, des mots à l'image de lames qui entaillent la peau et la déchirent... Il y a des mots qui foisonnent, des mots qui sonnent (on l'a déjà entendue, celle-là, non?), des mots qui coincent dans la gorge, des mots troublants, impardonnables... Il y a des mots lourds de réflexion, des mots sentis, bien dits, des mots recherchés, témoins d'une pensée appliquée, des mots justes... Il y a des mots qui devancent la pensée, des mots surgis d'une émotion, des mots qui éclatent au visage, qui frappent, qui meurtrissent le cœur, qui blessent... Il y a des mots d'amour, bien entendu!, des mots tendres, des mots qui accueillent, qui enlacent, qui apportent la guérison du cœur...

Les mots de Monique Proulx

Je suis tombée sur un texte qui me fait vibrer. Des mots que Monique Proulx a prononcés lors d'un atelier sur la création littéraire en mai 2011. En voici un extrait, celui qui m'a le plus touché tant il met le doigt sur une vérité fondamentale :

Les onze mille piastres

En ce moment, je suis fatiguée. Et je veux expérimenter ce que c'est d'écrire en étant épuisée. Qu'est-ce qui peut sortir de ma tête dans cet état ? Allons-y !

Son dos élançait, Maïké pouvait sentir les spasmes longer sa colonne vertébrale, du bas vers le haut. Cela faisait des heures qu'elle était debout à attendre devant cette immense bâtisse aux immenses vitrines. À attendre quoi? Que cette putain de banque ouvre! Les onze mille piastres en liasses de vingt que contenait sa sacoche commençaient à être lourdes. Onze mille! Qu'elle déposerait bien sûr. Pour plus tard. Pour sa maison, son char, ses fringues... Sa fille? Pas sûre. Elle, elle n'avait qu'à travailler comme tout le monde au lieu de faire la vache de 200 livres qui s'évache devant la télé à longueur de journée. Une vraie plaie, cette fille. Dix-neuf ans et pas foutue de réussir à obtenir son diplôme de cinquième secondaire! Oh..., il ne fallait surtout pas oublier que sa fille, eh bien, elle …

L'Homme-Pinocchio

Patrice buvait son chocolat chaud assis sur le bout de sa chaise dans le bistro de Travita, leur immense ville de fer! Un homme vint s'asseoir à la table située juste devant lui. Il portait un long manteau noir qu'il déposa minutieusement sur la chaise d'à côté. Son nez était fin et long, très long... Comme s'il avait menti plusieurs fois dans sa vie. Comme ce personnage dont Patrice avait déjà entendu parler chez Bibi la liseuse de livres. L'homme héla un café à la femme qui courrait entre les tables. Une brunette aux cheveux courts, trempée de sueur. Pourtant en cette matinée de janvier, il ne faisait pas chaud! Mais elle, elle suffoquait. Elle fit signe à l'homme qu'elle avait compris. Puis l'homme-Pinocchio déplia avec une lenteur infinie un immense journal derrière lequel il se dissimula. Au même moment, Patrice sentit un drôle de frisson lui chatouiller le bout des orteils et le bout de ses doigts. Sa vue se voila, et les gens dans le resto lui pa…