UNE FOLIE AU "NOUS"

Dans le cadre de mon cours universitaire Lecture et écriture I : roman et théâtre, nous devions écrire un début de roman sur le thème de la folie, quelle qu'elle soit, avec un narrateur au "nous". 
Je suis heureuse de vous présenter mon texte qui s'est mérité une note parfaite. 
Bonne lecture ! 

                                    

           
Nous marchons seuls, dans cette rue déserte, bordée de cadavres d’immeubles, de pavés éventrés, de pelouse asséchée. Plus aucun bruit, plus aucun cri. Que le boléro de la mort, ce silence si fort qu’il nous brise les tympans. Nous ne sommes plus nous-mêmes, Jean-Marie, Pierre-Yves et moi. Nous avons perdu maison, travail, famille. Et nos femmes : Juliette, Rosie et Laurianne.
Les hanches de Laurianne ondulaient sous moi ; ses doigts avides palpaient mes fesses ; sa peau moite exhalait un parfum épicé enivrant. « Marc, viens… » Je caressais sa joue, soutenais son regard : ses iris, d’un bleu myosotis, me rendaient fou !   
L’odeur aigre de leur chair déchiquetée, de leurs os brisés, a imprégné nos corps, s’est logée dans nos voies nasales. À chaque inspiration, nous humons leur mort. Nous n’avons versé aucune larme ; nos yeux, des océans aussi secs que le sable, que la cendre, que cette Terre déshydratée.
Nous errons dans la ville, avec la peur de nous-mêmes, de ce qui a pris vie dans nos cellules et qui nous pousse à commettre ces… actes.
Une lamentation plaintive parvient à nos oreilles ; nous nous scrutons l’un l’autre, sourire en coin, notre langue sèche et râpeuse glissant sur nos lèvres. Nous braquons nos yeux sur la ruelle à notre droite, jonchée d’énormes poubelles, de carcasses de voitures électriques des années 2200, de vieux matelas, d’anciens systèmes hydrauliques.
Nous nous prenons la main en marmonnant des sons gutturaux. Déjà, nos cordes vocales s’altèrent. Nous pénétrons dans cette ruelle au bout de laquelle, accroupi au pied d’un muret, un garçonnet tient son lapin en peluche contre sa poitrine ; il pleurniche.
Nous nous précipitons…
« Hannnn ! Marc…
— C’est beau, Laurianne, ne lâche pas ! Les jumelles arrivent, je vois la tête de la première. Allez, ma belle, t’es capable ! 
— Arrête de parler ; tu m’énerves ! »
L’infirmière me souriait : « Ne vous en faites pas, monsieur Rampras ; elles sont toutes comme ça à ce stade-ci. »  
Le goût de sang frais dans la bouche, le ventre à peine rassasié, nous quittons la ruelle ; derrière nous, des os et des lambeaux de peaux souillent le lapin en peluche.
Pendant des heures infinies, nous courons sur une voie qui, jadis, était une autoroute contournant la ville. Nous devons à tout prix nous éloigner de la population pour ne plus commettre ces atrocités. Le dégoût de nous-mêmes nous donne la nausée. Cette chose s’empare de nos organes, de nos sens, de nos esprits.
Sous le soleil brûlant qui darde ses rayons mortels, nous nous arrêtons et nous examinons mutuellement, les yeux exorbités : des veines saillantes parcourent notre visage ; nos lèvres se fendent, s’épaississent ; notre nez s’élargit. Nous nous touchons la tête : dans nos tignasses hirsutes naît la pointe de deux cornes noires. Nous nous palpons les bras : notre peau durcit ; elle verdit et refroidit. Les battements de notre cœur ralentissent.  
Nous devons trouver une solution, là, sur-le-champ ; nous ne voulons pas que s’altèrent davantage notre apparence et nos facultés humaines.
Avec ce qu’il lui reste de voix, Jean-Marie nous informe qu’il a entendu parler d’un Ragil, dont la réputation de guérisseur est bien connue. Il s’appelle Gama et vit dans le volcan Latmi.
Nous quittons la route et galopons dans les prés, telles trois bêtes en train de perdre la tête. Le Latmi se trouve à cinq heures de notre ville. Nos jambes se sont musclées depuis l’injection quelques heures plus tôt, à un point tel que nos pantalons se sont déchirés, et à chacune de nos enjambées, des lambeaux de tissu claquent sur nos cuisses. Nous courons vite, aussi vite qu’une voiture flottante volant à 120 kilomètres par heure.
Sur notre chemin : des amas de squelettes, des maisons calcinées, des bunkers en béton éclaté, des villages désertés, des forêts d’arbres sans feuilles, des rivières asséchées. Nous grognons ; les Ragils ont eu la brillante idée de détruire la moitié de l’Amérique du Nord. Depuis, ils étudient l’instinct de survie des humains, dans un climat de terreur, en inoculant un virus étrange à certains d’entre nous…  

Au loin pointe enfin le volcan, dont le sommet disparaît dans le bleu voilé du ciel. Pierre-Yves, qui file devant nous, s’immobilise ; nous manquons de trébucher sur lui ; nous l’engueulons. Il nous dévisage, les lèvres retroussées, l’air menaçant. Une teinte de blanc recouvre ses iris, voilant le gris perçant de ses yeux ; la démence…
Jean-Marie et moi échangeons un regard entendu. L’instant suivant, nous sautons sur lui : il se débat comme un ogre ; nous peinons à le stabiliser. Nous lui assénons de violents coups au visage ; il s’effondre sur le sol rocailleux, évanoui. Des gouttes rouges perlent des profondes entailles qui strient ses joues. Avec avidité, nous léchons le sang, puis nous nous regardons, estomaqués par notre geste. Nos mains sont devenues de puissantes pattes griffées ! Nous creusons un trou et y laissons le corps de Pierre-Yves, sans l’enterrer.
Laurianne et la petite Arielle étaient inconsolables, de vrais puits de larmes. Contre moi, leurs corps ne cessaient de greloter. Vêtus de noir, nos amis étaient venus nous soutenir : mots gentils, accolades, main affectueusement pressée, cadeaux. Derrière la maison, au fond de la fosse : le minuscule cercueil de Murielle. Notre Mumu était morte d’une maladie obscure, que les Ragils n’avaient même pas pu endiguer. Nous n’avions plus qu’Arielle…
Au pied de la montagne, nous déglutissons ; notre ventre gargouille. À présent, nous arrivons à percevoir le mouvement d’une herbe située à deux kilomètres de distance ; nous entendons son bruissement, quand, sous l’effet du vent, elle se frotte contre un rocher. Nous humons les parfums que transporte la brise, à l’affut d’une odeur humaine. L’envie de revenir sur nos pas et de mordre dans la chair de Jean-Marie nous saisit avec violence. La faim domine nos sens ; l’obsession s’empare de nous : manger !
« Papa ! Tu es le monstre, et moi, la guerrière, OK ? » Arielle, ma petite de cinq ans, me tendit un masque, que j’enfilai. Elle souriait ; son épée de bois entre les mains, prête à combattre le méchant monstre. Je levai les bras : « Grrrr ! » fis-je. Elle sursauta ; dans ses yeux verts, un éclair de peur ; elle brandit son arme ; je m’enfuis. Elle me poursuivit, jusqu’à ce que je tombasse par terre. Elle accourut et me planta son épée dans le cœur : « T’es mort, là, papa. Fais le mort, OK ? »
            Une voix retentit au-dessus de nous ; une fillette : Arielle ? Nous relevons les yeux, nous humons l’air : manger !
Avec une facilité déconcertante, nous escaladons le mont Latmi. Au sommet, le cri perçant de la gamine nous pénètre. Apparaît alors dans notre esprit Arielle qui éclate de rire, Arielle qui pleure, Arielle qui dévore ses céréales sucrées du matin, Arielle qui embrasse Laurianne…
Nous nous prenons la tête et hurlons une plainte aigüe, la gueule ouverte vers le ciel. Puis nous nous dévisageons ; cette voix provenait du cratère. Nos lèvres se retroussent, dévoilant une paire de crocs pointus. 
La seconde d’après, nous dévalons un sentier rocheux vers les profondeurs obscures, d’où s’élève une fumée noire et épaisse. Plus nous approchons le fond du volcan, plus la sueur ruisselle sur notre front, nous pique les yeux, nous aveugle ; la fumerolle se répand dans nos narines ; impossible de reconnaître les odeurs. Paniqués, nous nous arrêtons et rugissons, en nous tapant sur les bras et le torse. Nous griffons la terre sèche et nous nous roulons dedans.
Un nouveau cri de la petite fille nous vrille les tympans. Nous bondissons sur nos pattes et courrons, guidés par le hurlement. Nous galopons, sans rien voir ni sentir. Jean-Marie s’immobilise d’un coup, renifle à droite et à gauche. Un lourd silence s’abat sur nous. Nos cheveux se hérissent, nos griffes sortent, nos muscles se tendent ; nous grognons : danger !
À travers la fumée noire, nous percevons l’entrée d’une grotte. Nous fonçons dans le brouillard et nous nous figeons : un immense Ragil se tient debout, les bras croisés, une capuche rabattue sur la tête. Ses iris mauves illuminent son visage sans nez. Il sourit : une fente horizontale.  
« Gama », gronde Jean-Marie.


            

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