MOI ET L'AUTRE


Carnet 7 - 23 mai 2013



Je suis fatiguée. J’ai l’impression d’avoir le cerveau en gélatine rose. J’ai du mal à respirer. Je manque d’air. Je n’écris pas beaucoup, ces temps-ci. Je m’éloigne trop de ma nature première. Elle veut vivre, cette Autre qui cohabite avec moi dans ce corps prénommé Annie Perreault. Elle a besoin de s’exprimer, de s’épanouir…

Elle a des choses à dire.

C’est mystérieux, un écrivain. Il écrit, mais n’est pas toujours conscient de ce qu’il écrit. Il y a pourtant ceux qui savent ce qu’ils écrivent. Ceux-là sont les penseurs, les brasseurs d’idées, les écrivains conscients, qui réfléchissent avant d’écrire. Et il y a les autres, ceux qui cohabitent avec l’Autre. On pourrait les considérer fous, mais ils ne le sont pas, ils sont simplement deux. Et ils doivent apprendre à vivre avec l’Autre, à l’écouter écrire, à comprendre ce qu’il veut dire, à lâcher-prise, pour lui laisser prendre les rênes du récit.

Je fais partie de cette deuxième catégorie d’écrivains. Je sens cette présence en moi, cette créativité ultra-débordante. Et je tente de lui être entièrement dévouée. Si je veux que ma vie s’améliore dans tous ses aspects, je dois accorder à l’Autre tout l’espace dont elle a besoin pour s’épanouir. J’écris « elle », car je sens qu’elle est une entité féminine.

Je ne suis pas la seule à prendre conscience de ce fait, Marguerite Duras l’a mentionné brièvement dans son livre Écrire. « Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. »

Elle termine son chapitre par la très belle phrase suivante : « L’écrit, ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit, et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »
  
C’est la raison pour laquelle, lorsque je laisse cette partie de moi être et écrire ce qu’elle veut, je recouvre la santé et ma bonne humeur, mais surtout ma paix intérieure. La vie est passée à travers moi ! Non seulement cette énergie créative me revigore et m’illumine, mais elle confirme, par sa présence, la raison d’être de mon existence ici-bas.

Cependant, lorsque je la contrôle trop longtemps, pour XYZ raisons, le contraire se produit : je déprime et je me perds. Des problèmes de santé surgissent. Je broie des idées noires. Ma vie va tout de travers.

Cette Marguerite Duras savait de quoi elle parlait, elle l’avait vécu. Je suis heureuse de retrouver, dans mes lectures, des écrivains qui, par leur expérience, viennent corroborer ce que je ressens en moi. Grâce à eux, je peux mieux comprendre l’écrivaine que je suis et me dire que je ne suis pas folle, non, je suis simplement deux. Il y a moi, puis il y a elle, en moi, et c’est merveilleux, un cadeau.





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